CHRONIQUES MUSICALES

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Hors Série Marguerite Duras / Novembre 2020

EMMA DAUMAS MARGUERITE DURAS
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Quelques notes en ritournelle virevoltent sous la main droite tandis que la gauche assure sa base, tranquille. Un piano solitaire qui suggère le jazz et dont la mélodie nous semble familière, nous invite au salon. Alors s’immisce une voix chaude, timbrée par les volutes tourbillonnant dans la nuit qui s’étire ; la voix de Jeanne Moreau, coutumière des ballades au coin du feu, ici comme chez elle, vient nous conter son histoire. Non-pas la sienne, pas celle d’une femme ni d’un homme mais à travers leurs émois, celle de la musique elle-même ! « Chanson, toi qui ne veux rien dire… » Subtile mise en abîme de l’auteur Duras.

Nous sommes en 1975 et après La femme du Gange, elle confie à nouveau la musique de son film au franco-argentin Carlos d’Alessio, à la condition d’une figure imposée : la réalisatrice demande au compositeur un plagiat du classique Blue Moon, rendu célèbre par le King Elvis et Ella Fitzgerald. Le thème qu’il imagine alors en reprend les bases, mais il le teinte de mélancolie et de langueur. On est loin des envolées orchestrales répandues dans le cinéma de l’après Nouvelle Vague. C’est une chanson simple ; cette chanson-là se sifflote, se pianote, s’écoule au point que la musique devient un filet subliminal emprisonnant les personnages et leur destinée, subtilisant même leurs intentions en l’absence de leurs mots.

À l’écran, une femme sensuelle aux mains de ses amours torturées s’évanouit dans le Calcutta des années 30. Aurait-il fallu la vivre pour fabriquer une oeuvre d’images et de musique conforme au vrai monde ? Nul besoin pour les créateurs à la manoeuvre, car si l’un est né à Buenos Aires et l’autre à Saïgon, elle dira de lui qu’il vient « du pays de partout », qu’elle vit en lui « la libre circulation des fleuves, de la musique, du désir… ». Les Indes coloniales leur étaient inconnues et ils durent les inventer, peu importe leur réalité pourvu
qu’elles portent en elles une vérité sentimentale... « Chanson de ma terre lointaine, toi qui me parles d’elle maintenant disparue ».

Emma Daumas

 

 

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Hors Série L'histoire de Lucky Luke / Novembre 2020

EMMA DAUMAS LUCKY LUKE

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Un choeur dans l’écho percute les falaises, une voix rauque, brulante comme le soleil s’élève à l’horizon, alors une guitare sèche se met à tricoter quelques arpèges… le décor est posé : c’est un Far West sonore.
Il fallait au moins ça au chant nasillard et dégingandé de Pat Woods, rendu célèbre pour son interprétation « carte postale » de l’emblématique I’m a poor lonesome cowboy. Un hymne américain western, siffloté par le plus belge des cowboys et pourtant composé… par un français. Mais pas n’importe lequel !

Claude Bolling vient alors de signer la b.o. de Borsalino mettant en scène le mythique duo Delon/Bebel lorsqu’il se voit confier la musique de Daisy Town, premier film de Morris et Goscinny tiré des albums de Lucky Luke. Nous sommes en 1971. Comment un jazzman de sa trempe, ayant entamé sa carrière aux côtés de Lionel Hampton, conçoit une country song digne d’un honnête Johnny Cash lui-même au sommet de sa gloire ? C’est là le génie des grands compositeurs de bandes originales au service d’un paysage, d’une histoire…

Celle-ci ne dit pas comment Claude Bolling et Pat Woods se sont rencontrés. Il paraît que ce dernier était de passage à Paris accompagné de la chanteuse Kathy Lowe et qu’ils ont formé alors un groupe aux influences tressées de blues, de old-time américain et… de jazz ! Elle ne dit pas non plus par quel tour de magique alchimie dont seule la pénombre des studios d’enregistrements a le secret, ils ont ensemble transformé la petite bulle finale d’une célèbre b.d. en un classique de la culture pop(ulaire).

Ce qu’on sait en revanche, c’est que Bolling continuera de rider le sommet des charts aux côtés de Jacques Deray, Philippe de Broca et autre Michel Legrand, tandis que Woods renfourchera sa monture pour parcourir le très long chemin qui le ramènera chez lui. Humble et discret, il a depuis publié quelques albums. De l’aube jusqu’au crépuscule, à travers les montagnes et les prairies, il a continué à avancer, comme un cowboy solitaire…

Emma Daumas