CHRONIQUES MUSICALES

Lire Magazine

Hors Série Baudelaire - avril mai 2021

EMMA DAUMAS LE SERPENT LIRE MAGAZINE BAUDELAIRE
.
ACHETER LE HORS SERIE
 

Au piano, la main gauche assure un tempo terrien. De la droite ondule une vague de notes ; alors un saxo alto vagabonde, dialogue avec la voix vibrante de Ferré qui fait là le pari qu’en 1957, Baudelaire l’aurait joué free jazz.

Cinq ans plus tard c’est au son d’une batucada et d’une flûte aérée, polaroid sonore sur les débuts de la bossa nova, que Gainsbourg rebat les cartes ; l’objet du désir viendrait-il de Rio de Janeiro ?

Dans les années 90, c’est à l’Amérique et à sa Pop eighties que rêve François Feldman lorsqu’il façonne le paysage du serpent charmeur, piochant dans les beat de Jackson, le funk et la langueur de Grace Jones, l’audace érotique de Madonna.

Ils ne s’y sont pas trompés, le succès est au rendez-vous et leur chanson, qui rentre même au top 50 pour 14 semaines consécutives dans le cas Feldman, devient un classique de leur répertoire respectif.   

La liste des musiciens inspirés par Charles Baudelaire est longue. Si Fauré et Debussy s’en étaient inspiré en leur temps, à partir du vingtième siècle, c’est une avalanche de chansonniers et autres pop stars qui s’emparent de l’œuvre romantique ; L’icône Mylène Farmer, l’auvergnat Jean-Louis Murat, le rockeur Damien Saez, la truculente Juliette, ou plus récemment l’explorateur Frànçois ATLAS. Tous semblant aspirer à la même chose : conjuguer Baudelaire à tous les temps, à tous les styles, comme pour mieux nous rappeler l’intemporalité du langage, des images, du rythme du poète.

Le serpent qui danse, l’un de ses écrits les plus emblématiques, éloge de l’amante, déesse érotico-exotique qui rend ivre d’amour, n’est pas passé inaperçu aux yeux de Ferré, de Gainsbourg ou Feldman, peut-être parce qu’il porte au pinacle la thématique la plus universelle aux artistes masculins … la muse. Ah chère muse, à la chevelure profonde, aux âcres parfums, femme ultime aussi sublime qu’idéalisée !

Mais au fait, la muse serait-elle réservée aux hommes ? La version malicieuse de Catherine Sauvage reprenant la mélodie de Ferré en 1961 est sans doute la réponse, certes audacieuse pour l’époque, la plus décalée et finalement contemporaine.   

Emma Daumas

 

 

Lire Magazine

Hors Série L'éloge du doute / avril mai 2021

EMMA DAUMAS LIRE MAGAZINE LE DOUTE
.
ACHETER LE HORS SERIE
 

Deux guitares classiques tressent les arpèges d’un commun accord, un piano aérien vient ponctuer leurs envolées de petites touches discrètes, alors une voix de femme authentique se pose sur notre cœur et rien qu’en une poignée de mots, « J’aime les gens qui doutent… », on reconnait sa patte, la pointe de lyrisme qu’elle utilise pour timbrer la fin de ses vers. L’effet ne nous coupe pas de son âme, au contraire, on sent bien qu’il est une attention de plus pour l’auditeur, comme un ruban de satin joliment disposé sur un cadeau fait main.

C’est qu’Anne Sylvestre a le goût du bel ouvrage et de l’artisanat. Disciple de Brassens, qui dit d’elle qu’ « avant sa venue dans la Chanson, il nous manquait quelque chose d’important », elle conçoit son œuvre sans concession durant plus de soixante ans, s’adressant aux adultes, aux enfants, abolissant les frontières émotionnelles entre les êtres, devenant même, pionnière en la matière, sa propre productrice.

Sacré personnage, sacré caractère aussi ! « Moi j’arrivais sans crier gare, aussi docile qu’un chardon et je tirais de ma guitare d’assez agréables chansons, j’avais 20 ans quelle richesse ! Mais je savais déjà fort bien qu’c’était pas en montrant mes fesses que je tracerais mon chemin ». Sans jamais trop en montrer donc, ni retourner sa chemise mais en partageant ses sentiments et questionnements existentiels, sa seule impudeur, cette féministe militante s’est faite une place au Panthéon de la Chanson française et dans le cœur de son public, aussi fidèle qu’elle le fut à elle-même.

En 1977, avec Les gens qui doutent, Anne Sylvestre au sommet de son art voulait rendre hommage aux hésitants, aux discrets, lassée par les certitudes hautaines des gens qui l’entouraient. Le succès de cette chanson humaine, intime et pourtant si universelle fut immédiat … Écoutée, partagée, reprise par les générations suivantes (Vincent Delerm, Jeanne Cherhal, Albin de la Simone, Ben Mazué …) elle la suivra jusqu’au bout, au grand dam de la grande dame ! Car telle est la malédiction des chansons populaires qui cristallisent l’instant durant lequel leur créateur a su trouver les mots, pour mieux l’y enfermer. C’était mal connaître cette battante que de croire qu’elle accepterait quelconque réclusion ; onze albums de Chanson et dix-huit Fabulettes s’en suivirent, sans compter les nombreuses collaborations et spectacles… Alors, cette formidable vie d’artiste, de femme engagée et de mère laissait-elle à Anne Sylvestre la place au doute ?

Emma Daumas

 

 

Lire Magazine

Hors Série Frankenstein et les grands monstres de la littérature

mars avril 2021

LIRE hors série Frankenstein Emma Daumas Thriller
.
ACHETER LE HORS SERIE
 

Dans un souffle glacé, un grincement de porte, des pas sur un vieux plancher et le tonnerre menacent. Au loin, un loup solitaire hurle à la mort, alors surgit un beat déchirant, surfant une vague de synthétiseurs et c’est l’explosion : un gimmick gros comme un hymne rock, un riff de basse à se déboiter les hanches, enfin, la voix fiévreuse du King of Pop compose sa légende : It's close to midnight something evil's lurkin' in the dark…

En 1982, Jackson déjà loin des Five peine à sortir de son image d’artiste rythm and blues. Quand il enregistre Thriller son cinquième album solo, il a les crocs. Le dieu Quincy Jones est à la manœuvre mais leur dernière collaboration, Off The Wall parue en 79, n’a reçu que des éloges attendus ; le maigre Grammy du meilleur album R’n’B décerné aux musiciens afro-américains met le challenger en rage. Michael sent que sa destinée est ailleurs, il deviendra non pas le plus grand artiste noir de sa génération mais la plus grande Pop Star au monde et c’est maintenant qu’il va le prouver ! N’en déplaise au music business et à MTV, qui refuse toujours de diffuser les clips des artistes de couleur.

Parmi les neuf titres retenus sur les trois cents produits, il y a Starlight, écrite et composée par Rod Temperton légende British du disco, une chanson de lover aux sonorités futuristes et au champ lexical cosmique, de quoi mettre son interprète en orbite.

En studio Quincy se fait tortionnaire, réclame des centaines de prises pour trouver le son de voix de Michael qui, en dehors de la cabine répète ses pas de danse à l’infini. Mais quelque chose ne va pas ; trop doux, pas assez moderne, on demande à l’auteur de réécrire le texte. Michael et Quincy s’attribueront l’un et l’autre cette intuition, Thriller, un concept pour plaire aux jeunes ; La peur plus que l’amour, le monstre au prince charmant ! Alors on sort l’artillerie lourde, effets sonores innovants, narration terrifiante par le maître en la matière, l’acteur Vincent Price au timbre d’outre-tombe. Et ça cartonne ! Thriller, chanson quintessence de l’album éponyme, à ce jour le plus vendu au monde.

Michael Jackson, monstre sacré ou sacré monstre ? Il s’en amuse dans le clip réalisé par John Landis, court métrage de quatorze minutes produit par MTV elle-même, où un Jackson mutant joue à l’histoire dans l’histoire, passe de la fiction au réel et choisi d’assumer : à la fin c’est le monstre qui gagne. Le monstre en lui ? L’histoire nous le dira, il ne comptait pas s’arrêter là…

Emma Daumas

 

 

Lire Magazine

Hors Série Marguerite Duras / novembre 2020

EMMA DAUMAS MARGUERITE DURAS
.
ACHETER LE HORS SERIE
 

Quelques notes en ritournelle virevoltent sous la main droite tandis que la gauche assure sa base, tranquille. Un piano solitaire qui suggère le jazz et dont la mélodie nous semble familière, nous invite au salon. Alors s’immisce une voix chaude, timbrée par les volutes tourbillonnant dans la nuit qui s’étire ; la voix de Jeanne Moreau, coutumière des ballades au coin du feu, ici comme chez elle, vient nous conter son histoire. Non-pas la sienne, pas celle d’une femme ni d’un homme mais à travers leurs émois, celle de la musique elle-même ! « Chanson, toi qui ne veux rien dire… » Subtile mise en abîme de l’auteur Duras.

Nous sommes en 1975 et après La femme du Gange, elle confie à nouveau la musique de son film au franco-argentin Carlos d’Alessio, à la condition d’une figure imposée : la réalisatrice demande au compositeur un plagiat du classique Blue Moon, rendu célèbre par le King Elvis et Ella Fitzgerald. Le thème qu’il imagine alors en reprend les bases, mais il le teinte de mélancolie et de langueur. On est loin des envolées orchestrales répandues dans le cinéma de l’après Nouvelle Vague. C’est une chanson simple ; cette chanson-là se sifflote, se pianote, s’écoule au point que la musique devient un filet subliminal emprisonnant les personnages et leur destinée, subtilisant même leurs intentions en l’absence de leurs mots.

À l’écran, une femme sensuelle aux mains de ses amours torturées s’évanouit dans le Calcutta des années 30. Aurait-il fallu la vivre pour fabriquer une œuvre d’images et de musique conforme au vrai monde ? Nul besoin pour les créateurs à la manœuvre, car si l’un est né à Buenos Aires et l’autre à Saïgon, elle dira de lui qu’il vient « du pays de partout », qu’elle vit en lui « la libre circulation des fleuves, de la musique, du désir… ». Les Indes coloniales leur étaient inconnues et ils durent les inventer, peu importe leur réalité pourvu
qu’elles portent en elles une vérité sentimentale... « Chanson de ma terre lointaine, toi qui me parles d’elle maintenant disparue ».

Emma Daumas

 

 

Lire Magazine

Hors Série L'histoire de Lucky Luke / novembre 2020

EMMA DAUMAS LUCKY LUKE

ACHETER LE HORS SERIE LIRE MAGAZINE
 
Un chœur dans l’écho percute les falaises, une voix rauque, brulante comme le soleil s’élève à l’horizon, alors une guitare sèche se met à tricoter quelques arpèges… le décor est posé : c’est un Far West sonore.
Il fallait au moins ça au chant nasillard et dégingandé de Pat Woods, rendu célèbre pour son interprétation « carte postale » de l’emblématique I’m a poor lonesome cowboy. Un hymne américain western, siffloté par le plus belge des cowboys et pourtant composé… par un français. Mais pas n’importe lequel !

Claude Bolling vient alors de signer la b.o. de Borsalino mettant en scène le mythique duo Delon/Bebel lorsqu’il se voit confier la musique de Daisy Town, premier film de Morris et Goscinny tiré des albums de Lucky Luke. Nous sommes en 1971. Comment un jazzman de sa trempe, ayant entamé sa carrière aux côtés de Lionel Hampton, conçoit une country song digne d’un honnête Johnny Cash lui-même au sommet de sa gloire ? C’est là le génie des grands compositeurs de bandes originales au service d’un paysage, d’une histoire…

Celle-ci ne dit pas comment Claude Bolling et Pat Woods se sont rencontrés. Il paraît que ce dernier était de passage à Paris accompagné de la chanteuse Kathy Lowe et qu’ils ont formé alors un groupe aux influences tressées de blues, de old-time américain et… de jazz ! Elle ne dit pas non plus par quel tour de magique alchimie dont seule la pénombre des studios d’enregistrements a le secret, ils ont ensemble transformé la petite bulle finale d’une célèbre b.d. en un classique de la culture pop(ulaire).

Ce qu’on sait en revanche, c’est que Bolling continuera de rider le sommet des charts aux côtés de Jacques Deray, Philippe de Broca et autre Michel Legrand, tandis que Woods renfourchera sa monture pour parcourir le très long chemin qui le ramènera chez lui. Humble et discret, il a depuis publié quelques albums. De l’aube jusqu’au crépuscule, à travers les montagnes et les prairies, il a continué à avancer, comme un cowboy solitaire…

Emma Daumas