CHRONIQUES MUSICALES

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Hors Série Jean De La Fontaine L'homme à fables

octobre novembre 2021

EMMA DAUMAS JEAN DE LA FONTAINE LIRE MAGAZINE

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Sur un rythme binaire, un « kick snare » efficace, ondoie la vague régulière d’un synthétiseur en vogue ; une sirène robotique clignote tels les feux d’une soucoupe volante, quand débarquent en fanfare deux ovnis sortis d’un monde parallèle : Bonnets de nageurs augmentés d’antennes bringuebalantes enfoncés sur la tête, nez et joues rouges relevés de l’incontournable nœud papillon à pois, le ton est donné !

Si dans les années 1680 Jean de La Fontaine est élu à l’Académie française, trois cents ans plus tard c’est dans le Collaro Show que le duo clownesque Pit et Rik se fait consacrer avec sa revisite déjantée de la première fable du maître, sans doute sa plus populaire…

C’est dans des villages vacances que Michel Saillard et Frédéric Bodson font leurs premières armes d’humoristes avant d’investir les cafés-théâtres parisiens et de s’y faire remarquer par Stéphane Collaro, alors animateur vedette d’Antenne 2.

Les deux compères ont trouvé la formule pour plaire aux grands, comme aux enfants ; dans leur sketch La cicrane et la froumi, ils usent d’un langage singulier, mélange d’argot, de patois et de pure invention, pour camper les fameux insectes modernisés en vieille bourgeoise radine et en pique-assiette du showbiz. Un jour, Saillard improvise une petite mélodie qu’il présente à Jean-Claude Cosson alors compositeur pour Line Renaud et Nicole Croisille. Ils en font une chanson et c’est le carton ! Sept cent mille ventes de 33 tours, plusieurs disques et une carrière à la télé attendent le duo comique.

Bien des compositeurs furent inspirés par l’œuvre de La Fontaine mais parmi ses fables et contes, La cigale et la fourmi est la plus adaptée : une opérette sous la plume de Jacques Offenbach, un chant choral pour Gounod, un ballet de Poulenc, un jazz-manouche par Charles Trenet et Django Reinhardt, une chanson humoristique dans la bouche de Pierre Perret… Chacun alimenta son aura de grand classique de la culture populaire, tout en se l’appropriant. Car quoi de plus familier pour un artiste que l’histoire de cette cigale bohème et sans-souci confrontée à la dure réalité matérielle sous les traits d’une sérieuse petite ouvrière ?

Si Ésope dans l’originale La cigale et les fourmis a davantage valorisé l’esprit travailleur et besogneux en sa morale, La Fontaine quant à lui, attaché à l’oisiveté comme source créative, laissa planer le doute…

Emma Daumas

 

 

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Hors Série Le Petit Prince aux sources de la légende

octobre novembre 2021

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Le moteur flegmatique d’un coucou ronronne en altitude quand, en un éclair, le paterne d’une batterie fracassante vient réveiller le pilote automatique. Sur une pompe de piano empruntée aux grands hits de la pop anglaise, une voix perchée haut décline tout de go son identité imaginaire ; Telle est la fortune du chanteur (comme celle du comédien), pouvoir se vêtir le temps d’une chanson de n’importe quel costume, qu’il soit proche ou lointain de son propre vestiaire… tant que vibre la corde, vocale comme sensible.

Pour Voler de nuit tout commence par une émotion, aussi grande qu’elles peuvent l’être quand elles sont collectives. Nous sommes en 2016, le pays est marqué au fer par les attentats qui ont, peu de temps avant, déchiré l’apparente tranquillité du monde.

Dans la pénombre de son studio, le mélodiste et interprète Calogero s’attelle à la création d’un nouvel album, Liberté Chérie. Pour l’une de ses compositions aux allures d’hymne fédératrice lui vient alors une intuition : Il envoie la maquette à l’un de ses auteurs de prédilection, avec pour consigne que cette chanson devienne « mon Imagine à moi ».

Paul Ecole le reçoit cinq sur cinq et les planètes s’alignent… Lui qui souhaitait depuis longtemps écrire sur Saint-Exupéry décèle là l’occasion inespérée d’enfiler sa combinaison d’aviateur et de sauter dans le cockpit ! Qui mieux placé que l’écrivain-pilote pour diffuser un message de paix, un parfum d’humanisme ? Ecole synthétise alors l’œuvre du maître maniant les images et les mots clés : lettres et rêves qui voyagent dans les étoiles, fleurs, jardin et voix d’enfant qui appelle à dessiner un monde meilleur… 

Quelques années plus tard, Paul Ecole rencontrera François d’Agay, petit neveu d’Antoine de Saint Exupéry, qui lui glissera à l’oreille : « C’est comme si vous aviez connu mon oncle ! Pourtant, vous avez mis dans votre texte quelque chose de très personnel… »

Invités à prendre de la hauteur pour mieux constater l’égalité entre les Hommes, nous découvrons en 2018 la mise en image de cette chanson par le photographe et réalisateur aérien Yann Arthus-Bertrand qui lui apporte en sus, une légère dimension écologique. Comme si l’utopie enfantine née de l’âme du poète résistant, disparu mystérieusement une nuit de juillet 44 à bord de son avion, pouvait aujourd’hui planer sur toutes les formes de combat, toutes les causes solidaires…

Emma Daumas

 

 

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Hors Série Les Femmes de Lettres / juillet août 2021

LIRE MAGAZINE EMMA DAUMAS FEMMES DE LETTRES
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Une ronde en si mineur tournoie sur le piano et en quatre mesures élégiaques, un souffle glacé se pose sur les cœurs solitaires ; Alors une voix plaintive et sincère appelle son âme sœur à la prendre maintenant, à la prendre telle qu’elle est. Quand la batterie assène son premier coup de flamme, la petite fille s’enfuit et la femme se déclare. Avec son intro ritournelle et ses grandes envolées, le tube de la Reine du Punk aurait-il inspiré celui de La Reine des Neiges ? Audacieuse supposition ! Quoiqu’il en soit Patti Smith a tout d’une fille de la Liberté…

Délivrée d’une enfance sous le joug des Témoins de Jéhovah dans le New Jersey, Patricia Smith s’installe à New York à la fin des années 60. Inspirée par les vers de Rimbaud et la musique de Dylan, c’est dans le berceau du Punk qu’elle désaccorde sa guitare, aiguise sa plume et ajuste son style androgyne. Ainsi sort Horses en 1975, un premier album qui attaque fort : « Jesus died for somebody’s sins but not mine » !

En 78 avec Because the night, elle assoit pour de bon sa Punk Poésie. L’histoire est belle : Le réalisateur Jimmy Iovine se partage entre l’enregistrement de l’album de Springsteen, Darkness on the edge of town et celui de Smith, Easter. Alors qu’un titre jugé trop romantique est écarté de son disque par le premier, Iovine suggère qu’il soit proposé à la seconde. Patti est amoureuse, ce morceau pourrait bien lui coller à la peau. De plus, il a le potentiel d’un hit. La chanteuse adhère… On imagine alors la scène : ce soir-là, elle guette l’appel de son homme, le musicien Fred Sonic Smith alors en tournée en Europe mais il se fait attendre. Les heures passent ; Folle de désir, elle se met à réécrire le texte de Springsteen. À minuit lorsqu’il l’appelle enfin, la chanson est terminée. Elle sera son plus gros succès. Love is a ring on the telephone !

Pour la vie avec lui, elle délaissa les planches, devint épouse et mère ; La littérature comble parfois ses amants d’heureux dénouements mais le plus souvent, le tragique s’en vient sans crier gare faucher l’amour épanoui au milieu de son champ. Un souffle glacé se posa sur le cœur de Fred et l’arrêta un jour de l’hiver 1994. Patti a continué sa route en solitaire, en musique et en mots, de New York à Paris, déclarant sa flamme à l’art, à la vie, toujours sincère, toujours en poésie…

Emma Daumas

 

 

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Hors Série Baudelaire / avril mai 2021

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Au piano, la main gauche assure un tempo terrien. De la droite ondule une vague de notes ; alors un saxo alto vagabonde, dialogue avec la voix vibrante de Ferré qui fait là le pari qu’en 1957, Baudelaire l’aurait joué free jazz.

Cinq ans plus tard c’est au son d’une batucada et d’une flûte aérée, polaroid sonore sur les débuts de la bossa nova, que Gainsbourg rebat les cartes ; l’objet du désir viendrait-il de Rio de Janeiro ?

Dans les années 90, c’est à l’Amérique et à sa Pop eighties que rêve François Feldman lorsqu’il façonne le paysage du serpent charmeur, piochant dans les beat de Jackson, le funk et la langueur de Grace Jones, l’audace érotique de Madonna.

Ils ne s’y sont pas trompés, le succès est au rendez-vous et leur chanson, qui rentre même au top 50 pour 14 semaines consécutives dans le cas Feldman, devient un classique de leur répertoire respectif.   

La liste des musiciens inspirés par Charles Baudelaire est longue. Si Fauré et Debussy s’en étaient inspiré en leur temps, à partir du vingtième siècle, c’est une avalanche de chansonniers et autres pop stars qui s’emparent de l’œuvre romantique ; L’icône Mylène Farmer, l’auvergnat Jean-Louis Murat, le rockeur Damien Saez, la truculente Juliette, ou plus récemment l’explorateur Frànçois ATLAS. Tous semblant aspirer à la même chose : conjuguer Baudelaire à tous les temps, à tous les styles, comme pour mieux nous rappeler l’intemporalité du langage, des images, du rythme du poète.

Le serpent qui danse, l’un de ses écrits les plus emblématiques, éloge de l’amante, déesse érotico-exotique qui rend ivre d’amour, n’est pas passé inaperçu aux yeux de Ferré, de Gainsbourg ou Feldman, peut-être parce qu’il porte au pinacle la thématique la plus universelle aux artistes masculins … la muse. Ah chère muse, à la chevelure profonde, aux âcres parfums, femme ultime aussi sublime qu’idéalisée !

Mais au fait, la muse serait-elle réservée aux hommes ? La version malicieuse de Catherine Sauvage reprenant la mélodie de Ferré en 1961 est sans doute la réponse, certes audacieuse pour l’époque, la plus décalée et finalement contemporaine.   

Emma Daumas

 

 

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Hors Série L'éloge du doute / avril mai 2021

EMMA DAUMAS LIRE MAGAZINE LE DOUTE
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Deux guitares classiques tressent les arpèges d’un commun accord, un piano aérien vient ponctuer leurs envolées de petites touches discrètes, alors une voix de femme authentique se pose sur notre cœur et rien qu’en une poignée de mots, « J’aime les gens qui doutent… », on reconnait sa patte, la pointe de lyrisme qu’elle utilise pour timbrer la fin de ses vers. L’effet ne nous coupe pas de son âme, au contraire, on sent bien qu’il est une attention de plus pour l’auditeur, comme un ruban de satin joliment disposé sur un cadeau fait main.

C’est qu’Anne Sylvestre a le goût du bel ouvrage et de l’artisanat. Disciple de Brassens, qui dit d’elle qu’ « avant sa venue dans la Chanson, il nous manquait quelque chose d’important », elle conçoit son œuvre sans concession durant plus de soixante ans, s’adressant aux adultes, aux enfants, abolissant les frontières émotionnelles entre les êtres, devenant même, pionnière en la matière, sa propre productrice.

Sacré personnage, sacré caractère aussi ! « Moi j’arrivais sans crier gare, aussi docile qu’un chardon et je tirais de ma guitare d’assez agréables chansons, j’avais 20 ans quelle richesse ! Mais je savais déjà fort bien qu’c’était pas en montrant mes fesses que je tracerais mon chemin ». Sans jamais trop en montrer donc, ni retourner sa chemise mais en partageant ses sentiments et questionnements existentiels, sa seule impudeur, cette féministe militante s’est faite une place au Panthéon de la Chanson française et dans le cœur de son public, aussi fidèle qu’elle le fut à elle-même.

En 1977, avec Les gens qui doutent, Anne Sylvestre au sommet de son art voulait rendre hommage aux hésitants, aux discrets, lassée par les certitudes hautaines des gens qui l’entouraient. Le succès de cette chanson humaine, intime et pourtant si universelle fut immédiat … Écoutée, partagée, reprise par les générations suivantes (Vincent Delerm, Jeanne Cherhal, Albin de la Simone, Ben Mazué …) elle la suivra jusqu’au bout, au grand dam de la grande dame ! Car telle est la malédiction des chansons populaires qui cristallisent l’instant durant lequel leur créateur a su trouver les mots, pour mieux l’y enfermer. C’était mal connaître cette battante que de croire qu’elle accepterait quelconque réclusion ; onze albums de Chanson et dix-huit Fabulettes s’en suivirent, sans compter les nombreuses collaborations et spectacles… Alors, cette formidable vie d’artiste, de femme engagée et de mère laissait-elle à Anne Sylvestre la place au doute ?

Emma Daumas

 

 

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Hors Série Frankenstein et les grands monstres de la littérature

mars avril 2021

LIRE hors série Frankenstein Emma Daumas Thriller
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Dans un souffle glacé, un grincement de porte, des pas sur un vieux plancher et le tonnerre menacent. Au loin, un loup solitaire hurle à la mort, alors surgit un beat déchirant, surfant une vague de synthétiseurs et c’est l’explosion : un gimmick gros comme un hymne rock, un riff de basse à se déboiter les hanches, enfin, la voix fiévreuse du King of Pop compose sa légende : It's close to midnight something evil's lurkin' in the dark…

En 1982, Jackson déjà loin des Five peine à sortir de son image d’artiste rythm and blues. Quand il enregistre Thriller son cinquième album solo, il a les crocs. Le dieu Quincy Jones est à la manœuvre mais leur dernière collaboration, Off The Wall parue en 79, n’a reçu que des éloges attendus ; le maigre Grammy du meilleur album R’n’B décerné aux musiciens afro-américains met le challenger en rage. Michael sent que sa destinée est ailleurs, il deviendra non pas le plus grand artiste noir de sa génération mais la plus grande Pop Star au monde et c’est maintenant qu’il va le prouver ! N’en déplaise au music business et à MTV, qui refuse toujours de diffuser les clips des artistes de couleur.

Parmi les neuf titres retenus sur les trois cents produits, il y a Starlight, écrite et composée par Rod Temperton légende British du disco, une chanson de lover aux sonorités futuristes et au champ lexical cosmique, de quoi mettre son interprète en orbite.

En studio Quincy se fait tortionnaire, réclame des centaines de prises pour trouver le son de voix de Michael qui, en dehors de la cabine répète ses pas de danse à l’infini. Mais quelque chose ne va pas ; trop doux, pas assez moderne, on demande à l’auteur de réécrire le texte. Michael et Quincy s’attribueront l’un et l’autre cette intuition, Thriller, un concept pour plaire aux jeunes ; La peur plus que l’amour, le monstre au prince charmant ! Alors on sort l’artillerie lourde, effets sonores innovants, narration terrifiante par le maître en la matière, l’acteur Vincent Price au timbre d’outre-tombe. Et ça cartonne ! Thriller, chanson quintessence de l’album éponyme, à ce jour le plus vendu au monde.

Michael Jackson, monstre sacré ou sacré monstre ? Il s’en amuse dans le clip réalisé par John Landis, court métrage de quatorze minutes produit par MTV elle-même, où un Jackson mutant joue à l’histoire dans l’histoire, passe de la fiction au réel et choisi d’assumer : à la fin c’est le monstre qui gagne. Le monstre en lui ? L’histoire nous le dira, il ne comptait pas s’arrêter là…

Emma Daumas

 

 

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Hors Série Marguerite Duras / novembre 2020

EMMA DAUMAS MARGUERITE DURAS
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Quelques notes en ritournelle virevoltent sous la main droite tandis que la gauche assure sa base, tranquille. Un piano solitaire qui suggère le jazz et dont la mélodie nous semble familière, nous invite au salon. Alors s’immisce une voix chaude, timbrée par les volutes tourbillonnant dans la nuit qui s’étire ; la voix de Jeanne Moreau, coutumière des ballades au coin du feu, ici comme chez elle, vient nous conter son histoire. Non-pas la sienne, pas celle d’une femme ni d’un homme mais à travers leurs émois, celle de la musique elle-même ! « Chanson, toi qui ne veux rien dire… » Subtile mise en abîme de l’auteur Duras.

Nous sommes en 1975 et après La femme du Gange, elle confie à nouveau la musique de son film au franco-argentin Carlos d’Alessio, à la condition d’une figure imposée : la réalisatrice demande au compositeur un plagiat du classique Blue Moon, rendu célèbre par le King Elvis et Ella Fitzgerald. Le thème qu’il imagine alors en reprend les bases, mais il le teinte de mélancolie et de langueur. On est loin des envolées orchestrales répandues dans le cinéma de l’après Nouvelle Vague. C’est une chanson simple ; cette chanson-là se sifflote, se pianote, s’écoule au point que la musique devient un filet subliminal emprisonnant les personnages et leur destinée, subtilisant même leurs intentions en l’absence de leurs mots.

À l’écran, une femme sensuelle aux mains de ses amours torturées s’évanouit dans le Calcutta des années 30. Aurait-il fallu la vivre pour fabriquer une œuvre d’images et de musique conforme au vrai monde ? Nul besoin pour les créateurs à la manœuvre, car si l’un est né à Buenos Aires et l’autre à Saïgon, elle dira de lui qu’il vient « du pays de partout », qu’elle vit en lui « la libre circulation des fleuves, de la musique, du désir… ». Les Indes coloniales leur étaient inconnues et ils durent les inventer, peu importe leur réalité pourvu
qu’elles portent en elles une vérité sentimentale... « Chanson de ma terre lointaine, toi qui me parles d’elle maintenant disparue ».

Emma Daumas

 

 

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Hors Série L'histoire de Lucky Luke / novembre 2020

EMMA DAUMAS LUCKY LUKE

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Un chœur dans l’écho percute les falaises, une voix rauque, brulante comme le soleil s’élève à l’horizon, alors une guitare sèche se met à tricoter quelques arpèges… le décor est posé : c’est un Far West sonore.
Il fallait au moins ça au chant nasillard et dégingandé de Pat Woods, rendu célèbre pour son interprétation « carte postale » de l’emblématique I’m a poor lonesome cowboy. Un hymne américain western, siffloté par le plus belge des cowboys et pourtant composé… par un français. Mais pas n’importe lequel !

Claude Bolling vient alors de signer la b.o. de Borsalino mettant en scène le mythique duo Delon/Bebel lorsqu’il se voit confier la musique de Daisy Town, premier film de Morris et Goscinny tiré des albums de Lucky Luke. Nous sommes en 1971. Comment un jazzman de sa trempe, ayant entamé sa carrière aux côtés de Lionel Hampton, conçoit une country song digne d’un honnête Johnny Cash lui-même au sommet de sa gloire ? C’est là le génie des grands compositeurs de bandes originales au service d’un paysage, d’une histoire…

Celle-ci ne dit pas comment Claude Bolling et Pat Woods se sont rencontrés. Il paraît que ce dernier était de passage à Paris accompagné de la chanteuse Kathy Lowe et qu’ils ont formé alors un groupe aux influences tressées de blues, de old-time américain et… de jazz ! Elle ne dit pas non plus par quel tour de magique alchimie dont seule la pénombre des studios d’enregistrements a le secret, ils ont ensemble transformé la petite bulle finale d’une célèbre b.d. en un classique de la culture pop(ulaire).

Ce qu’on sait en revanche, c’est que Bolling continuera de rider le sommet des charts aux côtés de Jacques Deray, Philippe de Broca et autre Michel Legrand, tandis que Woods renfourchera sa monture pour parcourir le très long chemin qui le ramènera chez lui. Humble et discret, il a depuis publié quelques albums. De l’aube jusqu’au crépuscule, à travers les montagnes et les prairies, il a continué à avancer, comme un cowboy solitaire…

Emma Daumas